Ferhat Mehenni: «Les événements qui secouent certains pays annoncent la mort de l’Etat hérité de la colonisation»


Les Etats anciennement colonisés n’arrivent toujours pas à se constituer en Etats libres. Tel est le constat fait dans le dernier livre de Ferhat Mehheni, Le Siècle identitaire, la fin des Etats post-coloniaux (1). Cinquante ans après leur indépendance, l’auteur analyse, entre autres, leurs situations économique et politique, la relation entre dirigeants et peuple.

-Dans votre livre, vous affirmez que les Etats post-coloniaux ont montré, cinquante ans après, que leur indépendance est un échec. Quelles en sont les raisons, d’après vous ?
L’échec des Etats issus de la colonisation est essentiellement dû à leur nature. Ils ont été créés par la colonisation pour servir les intérêts des colons et de leur pouvoir. Aux indépendances, il n’y a pas eu création d’un nouvel Etat, mais reconduction de l’Etat colonial. Il y a eu changement de direction, non de politique. Un Etat est une machine qui fabrique un type ou une gamme de produits. En l’occurrence du despotisme et de la dictature qui consistent à contrôler les peuples et non à les servir. Pour fabriquer de la démocratie, il aurait fallu mettre sur pied un nouvel Etat, de nouveaux outils. Ce qui n’a pas été le cas, hélas !
Ces Etats sont nés coloniaux, ils le demeureront toute leur vie. Faits pour réprimer, ils ne savent pas autoriser. Créés pour interdire les libertés et confisquer les richesses, ils ne savent pas partager les décisions ou redistribuer les fruits du travail de tous. Les émeutes de ces derniers temps, en Algérie, en Tunisie, en Egypte ou ailleurs, ne sont que la mise en relief de l’inadéquation de ces Etas aux irrépressibles besoins de démocratie des peuples. La répression dont ils font preuve ne fait que souligner un peu plus leur véritable nature en tant qu’ennemis de leur propre peuple. Pour eux, se démocratiser, c’est mourir !
En fait, ces Etats qui sont des survivances d’un passé colonial révolu arrivent à leur terme. Ils sont presque tous condamnés. Leurs convulsions actuelles sont leurs derniers râles. Leur mort va engendrer, avec une relative instabilité internationale, de nouveaux Etats plus petits que les précédents mais qui, pour survivre, seront obligés, à leur tour, de recréer de nouveaux ensembles plus grands que ceux dont ils sont issus. Les démembrements actuels de Côte d’Ivoire, du Soudan, ou de Somalie n’en sont que le début. Notre revendication d’une autonomie pour la Kabylie participe du principe d’une impérieuse évolution vers un nouveau monde de liberté, mais en douceur. Le fait de s’y opposer finira par provoquer cette dislocation que l’on observe dans les pays que je viens de citer.
-Dans certains passages, nous avons l’impression que «la main étrangère» est seule responsable de cet échec. Pourquoi, alors, «les anciens colonisés», à l’instar des Algériens, sollicitent-ils les étrangers pour faire valoir leurs droits dans leurs pays ?
Je ne suis pas de «ceux qui mangent avec le loup et pleurent avec le berger» comme dit l’adage kabyle. Nous sommes dans la mondialisation, dont la colonisation n’a été que la première étape. Les interférences internationales actuelles sont contrastées. Il y a ceux qui estiment que la liberté est le bien le plus précieux de l’humanité et poussent à son triomphe à travers le monde et ceux qui y sont opposés au nom de leur culture, de leur religion ou de leurs intérêts de pouvoir. Ce qui a empêché les peuples d’accéder à la liberté en se décolonisant, c’était le partage du monde en deux blocs, c’était la guerre froide. Elle avait permis aux dictatures de prospérer même avec des coups d’Etat permanents.
Là, encore, on changeait les dirigeants mais pas les Etats. Les pouvoirs en place, eux, usent et abusent de l’interférence étrangère. Pour sauver leur peau, n’ont-ils pas demandé à Mme Alliot-Marie les services de la France pour réprimer les Algériens et les Tunisiens, il y a un mois ? Cela n’a pas empêché la chute du régime tunisien que bien des dirigeants occidentaux gratifiaient du label démocratique, il n’y a pas si longtemps. Vous voyez donc que «la main étrangère» est une donnée, mais seuls les peuples sont acteurs de leur destin.
-Quel constat faites-vous pour la Kabylie ?
La Kabylieest en échec, en ce sens qu’elle n’a pas réussi, à l’indépendance de l’Algérie,  à récupérer un tant soit peu de sa souveraineté perdue face à la France en 1857. La tentative dans ce sens, de Hocine Aït Ahmed en 1963-64, avait avorté. Le contexte historique ne devait sûrement pas s’y prêter. Le Printemps berbère de 1980, le boycott scolaire de 1994-95, le soulèvement suite à l’assassinat de Matoub Lounès en juin 1998 ou le printemps noir 2001-2003, surtout avec l’épopée des archs sont l’expression de cette volonté de la Kabylie de recouvrer la maîtrise de son destin. Ils ont tous préparé l’avènement du MAK dont est issu l’Anavad. L’Anavad, notre gouvernement provisoire kabyle, n’est pas un Etat postcolonial, en ce sens qu’il n’est pas le prolongement ou la reconduction de celui qui l’a précédé.
C’est un Etat d’une forme nouvelle, dédié à la liberté et à la démocratie et non à la continuité du régime en place ou à la dictature. Il va avec la mondialisation qui, au nom des valeurs universelles, essaie d’instaurer dans le monde la paix entre les peuples, le développement culturel et la prospérité économique dans la liberté et l’équité.Le gouvernement provisoire kabyle est déjà un modèle et une voie que la communauté internationale a intérêt à promouvoir à la place des violences et des guerres auxquelles les peuples épris de liberté font appel traditionnellement.
-Quelle lecture faites-vous au sujet des différentes formes de révolte constatées dans certains pays arabes ?
Je vous renvoie à l’opinion publiée sur le site du journal Le Monde le 8 février 2011 et à travers laquelle j’ai exposé ma vision sur les événements qui continuent de secouer la Tunisie. L’Egypte, au moment où j’avais remis ma contribution, ne connaissait pas encore les troubles qui sont aujourd’hui les siens. Comme ceux-ci ressemblent globalement à ceux de la Tunisie, l’analyse développée reste valide. Ces événements, qui secouent ces pays, annoncent la mort de l’Etat hérité de la colonisation. De nouvelles formes d’Etat vont apparaître, davantage enclines à la défense des libertés qu’à leur restriction. L’heure de la liberté des peuples est enfin arrivée.
 (La contribution de Ferhat Mehenni dans Le Monde du 8 février 2011.)
Ecouter :
Ferhat Mehenni parle de son livre sur LCI-Radio
Ferhat Mehenni est Auteur, président du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie
Par El Watan

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