Oussama el-Khlifi, détonateur de la contestation au Maroc


Portrait : Ce jeune homme de 23 ans est l’un des premiers à avoir critiqué le régime à visage découvert. Surnommé «le Che de Salé», il participait hier à la troisième journée de manifestation nationale.

Au feutre noir, il a écrit en grosses lettres : «Je fais ce que je veux et tant pis pour eux.» La révolte d’Oussama el-Khlifi se lit d’abord sur ses murs. Des messages en arabe et en français aussi naïfs que véhéments et qu’il ne veut surtout pas qu’on photographie. Il craint que ses compatriotes ne le jugent trop sévèrement pour ces «tags».

Barbe de trois jours et voix éraillée à force de scander, Oussama, 23 ans, reçoit dans sa chambre, dans le petit appartement propret où il vit avec son père et sa grand-mère, à Salé, distant de quelques kilomètres de Rabat, à la fois plus grand et plus pauvre que la capitale. Murs crème couverts des coups de colère d’Oussama, une photo du petit garçon encore sage, un lit, un placard, une grande fenêtre et un ordinateur. C’est dans cette chambre que le jeune homme passait le plus clair de son temps il y a encore trois mois. A surfer sur Internet, regarder les images des révolutions tunisienne et égyptienne, tchater sur Facebook et chercher du travail. Depuis un peu plus d’un an, ce titulaire d’un diplôme en informatique est au chômage. «C’est presque impossible dans ce pays de trouver un travail sans piston», lâche-t-il, tout en égrenant rapidement les différents petits boulots qu’il a enchaînés. Vendeur pour une entreprise de matériel informatique, employé de centre d’appel, etc. Rien de très palpitant.


«Exception». Oussama s’allume une cigarette. Tout cela lui semble loin désormais. Car depuis trois mois il est partout sauf ici, dans sa chambre. Dans les manifs, les sit-in, les réunions et… sur bon nombre de couvertures de journaux. Casquette ou béret sur la tête et keffieh palestinien autour du cou. Toujours. Quand on lui parle de sa notoriété soudaine, il sourit sans rien dire. Mais une petite lueur de plaisir passe dans ses yeux. Oussama el-Khlifi n’est ni le plus prolixe ni le plus francophone des contestataires du «mouvement du 20 février», nommé d’après la date de la première grande manifestation au Maroc. Au contraire, à l’image de sa génération, c’est en arabe et derrière un écran d’ordinateur qu’il est le plus à l’aise. Fin janvier, c’est là qu’il décide de s’impliquer. Il est l’un des premiers à poster une vidéo sur laquelle il appelle, à visage découvert, à manifester pour un changement de la Constitution et plus de démocratie au Maroc. «J’ai vu les jeunes en Tunisie, en Egypte, et je me suis dit que le Maroc n’est pas une exception et que chez nous aussi il y a beaucoup de choses à changer», raconte-t-il de sa voix cassée en expliquant : «Je voulais casser la peur.»

Peur de quoi ? Le Maroc est régulièrement salué pour sa relative liberté d’expression par rapport à ses voisins. «Peur du régime, peur d’avoir des problèmes avec la police, car tu peux critiquer le gouvernement mais pas la monarchie», précise Oussama, rappelant les menaces qu’il a subies à plusieurs reprises ces dernières semaines lors d’interpellations par les forces de l’ordre ou par des inconnus sur son téléphone. Il rallume une cigarette. Et raconte aussi cette garde à vue il y a moins d’un an, «le déclencheur de ma contestation», dit-il. Soixante-douze heures passées au commissariat pour avoir critiqué la participation au gouvernement d’un ministre de l’Union socialiste des forces populaires, parti dont il est aussi membre. Mais tout cela, aussi, est loin désormais.

Depuis cette vidéo postée sur YouTube et la première grande manifestation le 20 février, le roi Mohammed VI a fait un discours, promis une réforme de la Constitution, nommé une commission chargée de rédiger ce nouveau texte, et la parole s’est libérée. Au point que même les médias d’Etat se sont mis à revendiquer plus de liberté d’expression. Les tabous tombent, mais ce n’est pas assez. Pour Oussama, il n’est pas encore temps de s’arrêter de manifester. Nouvelle cigarette. Il n’a pas confiance. «On ne veut pas de promesses, martèle-t-il, son blouson toujours sur le dos, comme s’il était prêt à ressortir dans la minute. On veut un changement radical, pas un simple lifting de la Constitution. Il faut continuer à manifester.»

Le père d’Oussama, l’air taciturne sous son béret noir, intervient. Installé dans la pièce d’à côté, il ne perd pas une miette de la conversation de son fils. Abdelatif el-Khlifi est policier. «Gardien de la paix depuis vingt-sept ans», rectifie-t-il. Depuis qu’Oussama a commencé à s’engager avec une dizaine d’autres jeunes pour demander une monarchie parlementaire au Maroc, il n’a eu que des problèmes. «Au début, on m’a promis de l’avancement si je faisais en sorte que mon fils ne manifeste pas le 20 février, raconte-t-il. Ensuite, on m’a menacé de le condamner à dix ans de prison. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Mon fils à 23 ans ! Et puis, il n’a rien fait d’illégal ! C’est ça, la liberté d’expression ? C’est ça la démocratie ?» Le 20 février, date de la grande manifestation, est passé. Le fils n’a pas été condamné mais début mars le père a été «mis à pied sur ordre du préfet». Il continue d’aller au commissariat mais aucune mission ne lui est confiée. Le père fulmine, mais pour lui c’est la preuve que le Maroc peut mieux faire en termes de démocratie. «Ce que je n’ai pas pu faire, Oussama le fait, le temps est venu : il nous faut plus de démocratie, de liberté et de justice, analyse-t-il. Je crois en la sincérité des promesses du roi. Le problème, c’est son entourage, tout le monde n’est pas intéressé à ce que les choses changent.»

Hôpital. La grand-mère d’Oussama, venue apporter le thé à la menthe, acquiesce. Née en 1943, elle a vécu sous les trois rois : Mohammed V, Hassan II, puis Mohammed VI. «Il y a trop de problèmes», affirme-t-elle, installée sur le canapé à fleurs du salon. Zineb dénonce le chômage des jeunes et la corruption au quotidien. «A chaque fois que tu vas quelque part pour régler un problème, il faut que tu donnes de l’argent. Tu donnes, tu donnes : au responsable du quartier, au chef de l’arrondissement. Les autorités locales sont les plus corrompues. Et, quand tu vas à l’hôpital pour être soigné, c’est la même chose. Tu ne trouves rien à moins de payer. Même quand tu y vas pour accoucher, on te réclame de l’argent. On n’a personne à qui s’adresser, il faut écouter les jeunes», poursuit-elle.

Trois générations, trois combats. La lumière traverse les rideaux pour se poser sur la table basse. Oussama poursuit. «On ne s’arrêtera de manifester que quand on aura une véritable monarchie parlementaire, une véritable indépendance de la justice. Il faut maintenir la pression», répète-t-il comme pour mieux convaincre. Hier, il était à nouveau dans la rue, à Rabat, pour la troisième manifestation à l’échelle nationale. Défiler puis reprendre les réunions dans le pays. A Agadir dans le sud, à Oujda dans l’est, à Larache dans le nord, partout, rencontrer les membres du mouvement du 20 février. Car rien n’est gagné. Chaque jour, c’est un travail d’équilibriste pour que les jeunes de gauche, d’extrême gauche mais aussi d’associations islamistes réussissent à s’unir autour des mêmes mots d’ordre et restent convaincants. Mais Oussama a tout son temps. Il sait que dans les prochains mois aucun employeur ne voudra de lui, le «Che Guevara de Salé», comme l’ont surnommé certains journaux.

Par Libération

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