Aïcha Kadhafi sous la protection de Bouteflika

Son dernier carré de fidèles n’y croit plus. Sa fille se serait réfugiée en Algérie. Ses troupes ne contrôlent plus guère que Tripoli. L’Otan intensifie ses raids aériens. Errant de bunkers en hôpitaux, Mouammar Kaddafi vit sans doute ses derniers jours au pouvoir.
Pour Mouammar Kaddafi, qui, plein de superbe, s’était autoproclamé « roi des rois d’Afrique », le compte à rebours a bel et bien commencé. Même son dernier carré de fidèles, à Tripoli, n’exclut plus désormais qu’il puisse quitter le pouvoir. Mais ce départ prendra-t-il l’aspect d’une fuite dans le genre de celle à laquelle le Tunisien Zine el-Abidine Ben Ali s’était trouvé acculé à la dernière minute ? Ou bien débouchera-t-il sur une retraite forcée, comme celle que subit l’Égyptien Hosni Moubarak, avec un procès en perspective ? À moins que le « Guide » libyen ne bénéficie d’un exil négocié, une solution souvent évoquée depuis le mois de mars et qui revient avec insistance en cette fin de mai.

Selon des sources maghrébines concordantes, l’Algérie, préoccupée par les conséquences régionales de ce conflit, serait un point de chute envisagé. Les discussions secrètes en cours entre diplomates algériens et étrangers n’ont pas encore abouti, les émissaires de Kaddafi exigeant que ce dernier bénéficie d’une immunité totale et que son fils Seif el-Islam reste au pouvoir pour mener les réformes.
Consultées, les grandes capitales sont formelles : que Kaddafi quitte le pouvoir d’abord. L’immunité constitue un obstacle majeur, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) ayant requis un mandat d’arrêt contre le « Guide » et contre Seif. N’ayant toutefois pas ratifié les statuts de cette instance – contrairement à l’Afrique du Sud ou à la Serbie, par exemple –, l’Algérie ne serait donc pas formellement tenue de se plier à ses injonctions.
Aïcha Kaddafi en algérie
Signe avant-coureur, toujours selon nos sources, Aïcha, la fille unique de Kaddafi, s’est réfugiée dans le plus grand secret en Algérie, où elle est arrivée en passant par la frontière tunisienne le 16 mai, seule voie de sortie des Libyens de l’Ouest en direction de l’étranger. Très traumatisée, dit-on, par la mort de son jeune frère Seif el-Arab et de trois enfants de la famille (peut-être sa fille et deux de ses neveux) à la suite d’un raid aérien de l’Otan contre un poste de commandement à Tripoli, elle est l’invitée personnelle du président Abdelaziz Bouteflika. En attendant peut-être d’être rejointe par le reste de la famille… Ce jour ne paraît pas si lointain depuis la dernière semaine de mai, où plusieurs événements majeurs sont venus confirmer que la crise est arrivée à un tournant.
Sur le plan militaire, l’Otan a intensifié ses raids aériens contre des sites stratégiques, plus particulièrement autour de Bab el-Azizia, à Tripoli, le principal QG de Kaddafi. Les bombardiers sont désormais soutenus par des hélicoptères de combat : des Tigre français, dont l’action a été décisive dans les derniers jours de la crise ivoirienne, et des Apache britanniques, qui se sont imposés dans la guerre contre les talibans, en Afghanistan. Ces appareils furtifs de jour comme de nuit sont dotés d’équipements sophistiqués permettant des tirs précis. Ils sont parfaitement adaptés pour contrer les offensives des brigades mobiles de Kaddafi, dans l’Ouest libyen notamment, autour de Misrata et dans le Djebel Nefoussa, où les insurgés tiennent tête aux troupes loyalistes dans la zone frontalière avec la Tunisie.
À l’évidence, le « Guide » parie sur le temps pour venir à bout de la résistance et éviter la chute. Le mandat de la force internationale arrive à expiration à la fin de juin, au moment même où doit se tenir le sommet annuel de l’Union africaine à Malabo, lors duquel les « amis obligés » de Kaddafi comptent manœuvrer pour lui permettre d’obtenir un cessez-le-feu et jouer la montre. Il n’empêche : même s’ils préféreraient voir le dictateur abandonner le pouvoir avant ces échéances, les « alliés » sont déterminés à poursuivre leur action autant que cela sera nécessaire. Plusieurs mois s’il le faut, dit Paris. Aucune pause n’est envisageable, confirment Washington et Londres. De fait, les frappes ont été prolongées jusqu’au mois de septembre.
« Au vu des progrès que nous avons réalisés ces dernières semaines, Kaddafi et son régime doivent comprendre que nous ne relâcherons pas la pression », a déclaré le président américain, Barack Obama, le 25 mai, à Londres, en présence de David Cameron, le Premier ministre britannique. « Le temps travaille contre Kaddafi. Il doit se démettre et laisser la Libye au peuple libyen », a ajouté Obama. « Il est exclu d’imaginer un avenir pour ce pays avec Kaddafi au pouvoir, a renchéri Cameron. Il doit partir. Nous allons accentuer la pression. »
Espace vital
Pendant ce temps, le « Guide » se terre dans des bunkers ou dans des hôpitaux pour éviter les frappes, à Tripoli ou dans ses environs, changeant chaque nuit de cachette et usant de subterfuges pour ne pas être reconnu ou repéré. Son espace vital se réduit de jour en jour. Ses casernes et ses aéroports sont détruits, ses avions cloués au sol, ses navires de guerre coulés dans le port de Tripoli. Les bords des routes sont des cimetières pour blindés. Il ne contrôle plus qu’une seule grande ville, Tripoli, encerclée par six unités d’élite commandées par ses fils et par le redoutable général Hassan el-Kebir, membre de la tribu des Gueddafa.
Malgré la répression, les jeunes de la capitale rivalisent d’ingéniosité pour narguer ces unités et la police secrète, peignant aux couleurs des rebelles des ballons gonflables avant de les lâcher dans le ciel ou bien les attachant aux queues de chats que les soldats réguliers s’échinent à poursuivre. Dans les localités de Tajoura, Souk al-Jemaa et Fachloum, les manifestations anti-Kaddafi sont promptement et férocement matées. Mais les habitants de Tripoli disent attendre leur heure et se réserver pour le jour où les brigades du « Guide » seront mises en déroute, ou si ce dernier prend la fuite. Il en va de même dans les villes de Sebha et de Syrte, censées être des fiefs de Kaddafi. Présents le long de la plupart des côtes, les navires de l’Otan coupent l’approvisionnement en armes, par la mer, aux troupes restées fidèles au leader de la Jamahiriya.
De Washington à Moscou
Désormais, le Conseil national de transition (CNT), qui chapeaute les insurgés et les unités régulières de l’armée ralliées à la rébellion, contrôle la majeure partie du pays. Cette présence s’étend aux postes-frontières terrestres avec le Tchad, le Soudan, l’Égypte et la Tunisie (au poste de Dhehiba, tandis que celui de Ras el-Jdir n’a pas changé de mains). Et déjà le CNT, basé provisoirement à Benghazi, a élargi sa composition, passant de treize membres à l’origine à trente-sept aujourd’hui.
Reconnus comme des interlocuteurs légitimes, les représentants du CNT sont reçus à la Maison Blanche, à Downing Street, à l’Élysée, mais aussi à Moscou et à Ankara. Peut-être demain par Pékin. Agissant comme un gouvernement provisoire, le CNT prépare l’avenir d’une « Libye libre », unie, républicaine, démocratique et garante des libertés, vivant en paix avec ses voisins sans ingérence aucune. Tout le contraire de ce que faisait un « Guide » de plus en plus égaré.

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