Meryam Demnati. Chercheuse à l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM)

«Il est temps de mettre fin à l’apartheid linguistique en Afrique du Nord»

Fervente militante de la cause amazighe au Maroc, la chercheuse Meryam Demnati célèbre l’officialisation de la langue amazighe au Maroc. Cependant, elle appelle à la vigilance. Des résistances à son intégration réelle dans la vie publique sont nombreuses. Mme Demnati, également membre de l’Observatoire amazigh des droits et libertés (OADL), place la revendication amazighe dans son espace naturel qui est l’Afrique du Nord. «Il est temps de mettre fin à l’apartheid linguistique. C’est une revendication incontournable dans la perspective de la construction d’une Afrique du Nord démocratique réconciliée avec  elle-même.»


- Quelle est votre appréciation suite à l’officialisation de la langue amazighe consacrée par la nouvelle Constitution ?
Assurément, l’officialisation de la langue amazighe, aujourd’hui, est un acquis très important pour le mouvement amazigh, résultat de 50 ans de lutte sans relâche. Ces derniers mois, le mouvement a pris sans hésitation l’initiative pour appuyer le courant de révolte revendiquant le changement, se plaçant à l’avant-garde avec les forces vives du pays, considérant la cause amazighe comme partie intégrante du projet démocratique. A l’origine, la première version de la Constitution contenait une seule phrase : «Les deux langues officielles du Maroc sont l’arabe et l’amazigh». Un forcing pour introduire des astuces juridiques à tous les niveaux a été fait à la dernière minute par deux leaders de partis conservateurs, islamiste et arabiste, ce qui fera de ce texte un texte sans aucune logique et plein de contradictions.

Deux paragraphes distincts furent alors consacrés à chacune des langues avec l’utilisation de formulations qui laissent la porte ouverte à plusieurs interprétations et nous fait comprendre encore une fois que «l’arabe demeure la langue officielle» et que l’amazigh doit d’abord faire ses preuves. «Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce, afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle». article 5. Pour combler cette fanfaronnade sur ladite identité plurielle, on nous annonce que nous faisons partie intégrante de la fameuse Oumma arabo-islamique, et que notre africanité est reléguée à un simple affluent.

L’étape que nous abordons aujourd’hui exige une lucidité et une vigilance permanentes, ainsi qu’une vision stratégique de notre avenir qui ne doit pas souffrir de la moindre erreur. Nous sommes conscients qu’aucune langue, aussi prestigieuse soit-elle, ne peut tenir en vie si elle est bannie de l’école, des médias et des différents domaines publics et privés. Et nous sommes conscients aussi que les partis arabo-islamistes racistes feront tout ce qui est en leur pouvoir pour freiner cette intégration et nous ériger des obstacles. Les épreuves du passé et du présent nous ont appris à nous méfier. Une vigilance permanente face à un avenir incertain et fragile s’impose sans relâche.

- Cette revendication a-t-elle rencontré des résistances au sein de la commission qui a rédigé le texte constitutionnel ?

Cette revendication a rencontré des résistances au sein et à l’extérieur de la commission. Deux partis conservateurs connus pour leur hostilité à l’amazigh, se sont opposés tout le long du processus à l’officialisation de l’amazigh. Le parti de l’Istiqlal, parti arabiste, dominé par le clan arabo-andalou, qui, avec la complicité du Makhzen avaient programmé la mort de notre langue et notre culture à l’aube de l’indépendance et qui s’est emparé des rênes du pouvoir en s’octroyant d’immenses avantages moraux et matériels. Un autre parti, islamiste celui-là, le PJD, s’opposera aussi à l’officialisation de l’amazigh, prêchant la sacralité et la supériorité de la langue arabe et de sa graphie. Leur leader, fervent serviteur du Makhzen,  en tenant ces derniers temps des propos insultants et méprisants à l’encontre de notre langue et notre graphie tifinagh, s’est attiré les foudres du mouvement amazigh qui a démarré une campagne contre lui sur tout le territoire. D’autres poches de résistance arabistes ont étalé aussi leur amazighophobie.  Un petit parti dit de gauche, le PADS (Parti d’avant-garde démocratique et socialiste) et des groupements tels que l’«Association de la défense de la langue arabe» ou un groupe de soi-disant «intellectuels marocains» ont aussi essayé de faire barrage à cette officialisation en utilisant le spectre de la division déjà bien jauni par le temps. Le fameux rêve arabiste d’enterrer vivante la langue amazighe ayant échoué, malgré une arabisation et une islamisation à outrance, les ennemis de l’amazigh ne se découragent pas. Ils reviennent à l’offensive par des discours plus ou moins voilés, proférés par des officiels à l’endroit de l’amazighité. Durant tout le processus d’élaboration de la Constitution, le mouvement amazigh, de son côté, est resté uni contre ces ennemis de l’amazighité, en dénonçant leur racisme et leur conception réactionnaire de la société. La mobilisation fut très grande, le mouvement amazigh ayant conscience que tout résulte dans le rapport de force.

- Le mouvement amazigh a boycotté le référendum sur la Constitution qui a pourtant consacré l’amazigh, langue officielle, pourquoi selon vous ?

Ce qui semble faire l’unanimité dans le mouvement amazigh, ce n’est pas le boycott, c’est le mécontentement et la colère engendrés par l’article 5 et la partie sur l’identité marocaine qui prête à confusion et par les méthodes anti-démocratiques du processus. Tout le monde a conscience que la configuration consacrée à l’amazigh a été remaniée (astuces juridiques) à la dernière minute, et ce, pour pouvoir piéger encore une fois l’amazigh. En réalité, une partie du mouvement a appelé au boycott. Une autre partie a critiqué mais s’est abstenu. Et quelques associations ont appelé à voter oui, se disant satisfaites de cette avancée. Le mouvement amazigh est composé aujourd’hui d’environ un millier d’associations, de plusieurs confédérations d’associations ou d’intellectuels engagés, dispatchés sur tout le territoire marocain. Bien que toutes les composantes luttent pour le même objectif, elles n’ont pas toujours les mêmes appréciations, stratégies et vision des choses. Plusieurs tendances y sont représentées, et c’est le propre même d’un mouvement identitaire. Mais des actions communes sont régulièrement menées soit dans le cadre des régions (confédérations) soit dans un cadre national ou international. Le mouvement a bien compris que son engagement en faveur d’une réhabilitation de l’amazighité s’inscrit dans la durée, et en dehors des arènes politiciennes telles qu’elles ont été délimitées au cours du dernier demi-siècle. Le propre aussi d’un mouvement identitaire s’est que tant que la discrimination à l’encontre de sa langue et sa culture persistera, il sera appelé à se radicaliser de plus en plus. La prochaine bataille à mener qui est d’une autre nature, aura lieu autour de la loi organique et de l’institution prenant en charge l’amazighité, contre les partis arabo-islamistes amazighophobes qui tenteront encore de renvoyer l’examen aux calendes grecques.

- Pensez-vous que cette élévation au rang de langue officielle permettra son introduction facile dans les différents secteurs de la vie politique, économique et culturelle du pays ?

L’amazigh, en son berceau-même, n’avait pas de statut de langage, les décideurs nous avaient alors toujours signifié avec mépris et arrogance que la seule langue ayant droit à l’existence dans ce pays est l’arabe, et c’est la Constitution qui en a ainsi décidé ! Aujourd’hui, la langue amazighe est déclarée officielle dans la Constitution.  C’est la conséquence de la volonté du peuple à reprendre le contrôle de son destin, résultat d’une lutte continue et sans relâche du mouvement amazigh. Cette reconnaissance par sa double valeur, politique et juridique, retentit comme une rupture qualitative avec le jacobinisme instauré dès l’indépendance et sécurise cette langue en lui permettant de bénéficier des moyens juridiques, matériels, financiers et moraux de l’Etat qui sont des obligations de l’Etat envers l’amazigh. Le statut de langue officielle, contrairement au statut symbolique de langue nationale tel que stipulé dans la Constitution algérienne, est censé la protéger contre toute tentative de minoration politique, juridique et sociale puisqu’elle devrait être, avec l’arabe, la langue par laquelle se réalise l’ensemble des activités publiques dans des cadres de type administratif, politique, culturel, social et éducatif clairement délimités. Obligatoire dans l’enseignement et ayant une place honorable dans les médias, la langue amazighe officielle, c’est aussi la possibilité pour chaque citoyen de s’adresser aux institutions nationales et politiques dans la langue amazighe, d’avoir le droit de l’employer dans toutes relations avec les pouvoirs publics, à tout moment de la vie et dans tous les domaines. C’est aussi l’obligation faite aux pouvoirs publics de l’employer à tout moment. Et c’est seulement à ce prix-là que pourra être assurée une coexistence pacifique dans l’avenir.

- Peut-on avoir une cartographie du fait amazigh dans le royaume (la concentration géographique des Amazighs, leur nombre, etc.) ?

Actuellement, les amazighophones au Maroc représenteraient entre 50 à 60% de la population, répartis surtout entre les grandes villes comme Casablanca, Rabat, Fès, Meknès, Marrakech et Agadir, le Rif, l’oriental, les Montagnes de l’Atlas (Haut, moyen et petit), le Souss et une partie du Sahara. Quoi qu’il en soit, le Maroc demeure le pays d’Afrique du Nord où l’amazigh est le plus répandu. Le pourcentage par région est déterminé principalement par les facteurs géographiques. Les Imazighens qui maîtrisent aussi bien l’amazigh que l’arabe sont ceux qui habitent dans ou à proximité des villes. Exclure l’amazigh de tous les domaines et répandre partout la langue de l’Etat par l’intermédiaire des écoles publiques et des médias peut donner des résultats incroyablement rapides et efficaces d’une génération à l’autre.
De la bilingue vulnérable, on finit par forger une génération monolingue arabisée qui ignorera totalement la langue de ses ancêtres et utilisera la langue de l’Etat pour tous les besoins usuels de la vie quotidienne. Simultanément à ce procédé de linguicide programmé, le linguicide psychologique consistera essentiellement à convaincre par tous les moyens les locuteurs de la langue locale que leur parler n’est pas digne du nom de langue, mais qu’une myriade de patois archaïques pour les amener à y renoncer et les encourager à n’utiliser que la seule langue digne de ce nom, la langue de l’Etat.
Si les langues contemporaines à la langue amazighe dans les civilisations du bassin méditerranéen ont quasiment disparu, la langue amazighe, quant à elle, est demeurée vivante, témoignant ainsi d’une civilisation ancrée et d’un peuple attaché profondément à ses racines. Sa mort programmée, c’était compter sans la vitalité et la force de la langue amazighe millénaire sur cette terre.

- L’Algérie reste à la traîne sur cette question ; doit-elle suivre l’exemple marocain en officialisant la langue amazighe ?

A l’instar du Maroc, il a été décidé en Algérie, dès l’indépendance, que la langue arabe sera la seule langue officielle.  En 2002, le statut de langue nationale a été octroyé à l’amazigh pour contenir une situation tendue au prix de hautes luttes et de lourds sacrifices. Mais ce fut une simple reconnaissance symbolique. La preuve en est que l’enseignement de cette langue a soit stagné, soit reculé depuis, la langue arabe partageant toujours avec la langue française tous les domaines. La reconnaissance officielle de l’amazighité en tant que langue, culture et identité en Afrique du Nord est une condition inéluctable pour la stabilité, le développement socioéconomique durable, et une crédibilité internationale.
En Libye, le CNT l’a déjà inscrite comme droit légitime pour la construction d’une société démocratique ; en Tunisie et en Egypte, des associations amazighes s’attellent aussi à la même tâche avec beaucoup d’enthousiasme après des décennies d’humiliation et de répression.
Il est temps de mettre fin à l’apartheid linguistique, à la domination d’une langue sur une autre et à la violation de la dignité de nos populations. La langue amazighe dans son berceau, l’Afrique du Nord doit jouir d’un statut officiel qui lui revient de droit et c’est une revendication incontournable. Dans la perspective de la construction d’une Afrique du Nord démocratique réconciliée avec elle-même, l’officialisation de la langue amazighe est inévitable dans tous les pays de la région.

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