Assassinat des moines de Tibhirine : Abderrazak El Para, un casse-tête algéro-français


Les juges français chargés de l’enquête sur les sept moines de Tibhirine, enlevés puis tués en 1996, souhaitent entendre 22 témoins en Algérie dont Abderrazak El Para, ex-émir du GIA, aujourd’hui incarcéré à la prison de Serkadji, à Alger. Cette demande risque de mettre les autorités algériennes dans l’embarras en raison du parcours et du statut actuel de ce prisonnier qui échappe encore à la justice de son pays.

Les juges enquêtant sur la mort des sept moines de Tibéhirine ont demandé à l'Algérie d'identifier une vingtaine de témoins et à entendre Abderrazak El Para, mis en cause par des repentis du GIA dans le rapt  des religieux, selon un document consulté mercredi par l'AFP.


Dans une commission rogatoire internationale (CRI) adressée aux autorités algériennes, les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux précisent également les conditions dans lesquelles ils voudraient exhumer et autopsier les têtes des moines à Tibhirine avec deux médecins légistes, un expert en empreintes génétiques et un photographe de l'identité judiciaire.

22 témoins

Dans cette CRI, explique l'AFP, ils demandent des informations sur 22 témoins cités par cinq repentis du Groupe islamique armé (GIA) lors d'auditions filmées en 2006 par les autorités algériennes et adressées à Jean-Louis Bruguière, premier magistrat chargé de l'enquête.

Ces auditions n’ont été versées au dossier qu’en 2008 avec l’arrivée du juge Marc Trévidic au pole anti-terroriste pour prendre la relève de M. Bruguière.
Le gouvernement algérien avait déjà refusé en 2005 la demande d’une commission rogatoire internationale présentée par le juge Bruguière avant que celui-ci ne soit autorisé à se rendre en Algérie en 2006.

Témoignages vidéos

Selon une enquête de Médiapart, seule une transcription écrite de ces entretiens filmés avait été versée au dossier d'instruction par le juge Bruguière.

Durant leur interrogatoire, face caméra, deux repentis avaient en effet nommément mis en cause Abderrazak El-Para, aujourd’hui incarcéré à la prison de Serkadji.
Redouane Kechniti, cite ainsi les noms d'un « groupe de geôliers » au lieu-dit Tala Es-Ser où les moines auraient, selon lui, été détenus.

Un autre repenti dit dans son audition qu'El Para, un temps présenté comme responsable du GIA, faisait partie du groupe ayant acheminé les moines jusqu'à proximité de Tala Es-Ser et qu'avec un certain Abou Loubaba, « ils étaient en possession des passeports de certains des otages ».

Un émissaire à l'ambassade

Les juges demandent également des informations sur l'identité de l'émissaire du GIA venu le 30 avril 1996 avec un message de l'émir du GIA, Djamel Zitouni, et une cassette audio contenant un message lu par les moines.

Deux témoins français affirment qu'il s'agit d'un ancien chauffeur de l'agence française de développement à Alger. Les juges demandent aussi aux autorités algériennes des détails sur la circonstance de la découverte d'une cassette audio contenant le compte-rendu fait par l'émissaire du GIA de sa visite au consulat de France.
Les sept moines trappistes du monastère de Tibhirine ont été enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996 dans leur monastère isolé situé près de Medea. Le GIA de Djamel Zitouni avait revendiqué leur enlèvement et leur assassinat. Leurs têtes avaient été retrouvées le 30 mai au bord d'une route de montagne mais leurs corps ne l'ont jamais été.

Quinze ans après les faits, le rapt puis la mort des sept religieux continuent d’alimenter différentes thèses des deux cotés de la Méditerranée.

Embarras

La demande des juges français mettra Alger dans un sacré embarras.
Les autorités accepteront-elles que le juge Marc Trévidic entende El Para alors que celui-ci échappe encore à la justice algérienne qui le poursuit dans de nombreux procès liés au terrorisme, notamment l’enlèvement des touristes occidentaux en 2003 ?

Si elles venaient à donner leur accord, elles ne manqueraient pas de provoquer un tollé chez les avocats d’El Para qui réclament que leur client soit jugé par des juridictions algériennes pour les faits qui lui sont reprochés en Algérie.

Un éventuel accord ne manquerait pas non plus de donner l’impression que le gouvernement algérien donne d’une main à des juges français ce qu’il refuse de l’autre aux tribunaux algériens.
En cas de refus, les juges français pourraient arguer d’entraves à l’instruction autour d’une affaire déjà sérieusement embarrassante tant pour les Algériens que pour les Français.

El Para, un prisonnier pas comme les autres

Un éventuel refus renforcerait également la conviction chez ceux qui estiment que les autorités algériennes ont des choses à cacher, voire accréditerait davantage la thèse d’une implication des services algériens dans l’assassinat des sept moines.

Ancien émir du GIA, Abderrazak El Para avait été livré à l’Algérie par le gouvernement libyen en octobre 2004 après avoir été capturé dans le Sahara. Depuis, il a été détenu dans un lieux secret avant d’être transféré récemment à la prison de Serkadji.


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